Parler de Sigur Ros, c’est un peu toucher au sacré. Ce groupe à l’univers magique et unique a mis du temps pour venir faire sa place parmi les chroniques de Pixel Colors, non par fainéantise, mais par peur de ne pas utiliser les bons mots. Jon Por Birgisson, le chanteur fausset plus connu sous le nom de Jonsi (lequel a sorti un album solo récemment), n’hésite pas à chanter en Vonlenska, langue qu’il a lui-même inventée pour se rapprocher le plus de la mélodie instrumentale. L’univers épuré de la musique de Sigur Ros se mêle à merveille avec l’ambiance entre rêve et réalité du film Vanilla Sky, dont le groupe occupe une place importante sur la bande sonore.
Inni est une oeuvre faisant un point sur le passé du groupe, créé en 1994. Ce n’est ni un album, ni un best-of, ni vraiment un live. C’est un peu tout à la fois. La version vinyle se compose d’un enregistrement live de quelques unes de leurs meilleures chansons – leur répertoire est infini et majestueux, pressées sur vinyles et sur CD, et un DVD de leur live y est aussi inclus. La pochette, beaucoup plus noire que les albums précédents, est un prémisse de l’ambiance du DVD. Habitué aux pochettes épurées, dont l’une intitulé « ( ) »ne comportait ni nom ni titre sur leurs chansons, la vision beaucoup plus sombre de Inni déroute. Le live du DVD est entièrement filmé en noir et blanc, et le groupe se trouve un peu en retrait et a décidé de mettre en avant l’ambiance des musiques plutôt que le spectacle en lui-même, bien que l’atmosphère dégagée crée un spectacle à elle toute seule. Ce n’est donc pas un Heima bis, documentaire et live sorti il y a quelques années qui montrait de sublimes images d’Islande et des lives chez eux, dans des lieux parfois mystiques, mais bien une autre oeuvre qui a sa place toute entière à côté du reste de leurs créations. Je pourrais parler des heures de ce groupe qui me transporte, mais l’important reste la musique.
« Svefn-g-englar ». Voici la musique qui m’a fait découvrir Sigur Ros grâce à Vanilla Sky, un film que vous n’avez pas fini d’entendre parler tant que j’écrirai sur ce blog. Dix minutes et douze secondes suffiront pour vous mettre dans une ambiance encore jamais découverte, où la lenteur harmonique et la voix caractéristique du groupe vous emmèneront là où vous n’avez même pas songer aller. Le sonar du sous-marin retenti. Les profondeurs des océans vous entraînent au centre de la Terre, où aucun repère n’est envisageable. Les guitares électriques jouées à l’archet de violoncelle commencent l’envoûtement. Tristesse ? Mélancolie ? Nostalgie ? Tout ceci disparaît et renaît au même instant, puisque les rêves prennent les formes défiant les lois de la physique. Le coeur se comprime et se détend. Les yeux se ferment à chaque lueur du soleil traversant les eaux, et se rouvrent dans une lumière pâle et imaginaire. Le chant islandais semble nous atteindre encore plus, puisque l’on ne peut se reposer sur des paroles. Et c’est là toute la beauté de Sigur Ros. Transporter les foules avec un chant incompréhensible mais qui nous touche encore plus. Et puis la fureur surgit, les mers s’agitent, et se calment aussitôt. Arrêtez de lire et fermez les yeux, mettez le volume fort, très fort.
« Glosoli ». Beaucoup moins expérimentale que la chanson précédente, se rapprochant beaucoup plus des paysages islandais, ce titre est atemporel. La voix d’ange nous glisse quelques mots surement doux, que seul le coeur peut ressentir. Aucune lettre ne s’assemble sans qu’un rêve ne s’en échappe. Les paysages défilent. Le peuple à l’Histoire difficile et au climat aride rapprochent ces habitants isolés, comme une guerre rassemble les gens derrière un sentiment partagé. Tout est fort, et semble à la portée de tout le monde. Cette chanson ouvre par ailleurs le fabuleux live-documentaire « à la maison » (traduction de Heima, titre de cette série de concerts imagés). Du bruit, de l’envoûtement.
« Ny Batteri ». Un bruit sourd, grave, torturé nous presse. Nous sommes sous l’eau, les rochers frottent contre les parois du sous-marin. La violence est contrôlée, puis se relâche et se dissipe par-ci et par-là. Le sable est encore en mouvement, et tout reprend presque comme si rien ne s’était passé. La profondeur ne cache pas la tristesse et le tiraillement intérieur qui peinent à être évacués. Plus rien n’est contrôlable, plus rien n’est contrôlé, et alors les remords de ce qu’il s’est passé se joignent à ce bal autrefois enchanté.
« Fljotavik ». Calmement, tout reprendra sa place. L’explosion précédente s’estompe, les couleurs se revoient. La tristesse devient mélancolie, celle-ci s’appellera retrouvailles. Les gouttes d’eau s’oxygènent, les goûts d’haut reviennent.
« Vid Spilum Endalaust ». A vrai dire je ne sais pas pourquoi je mets cinq minutes à essayer d’écrire correctement chaque titre puisque si je mets « hyg eangoslpe » ça passera sans problème. Bref la joie reprend en musique sur cette chanson, on est content et on le fait savoir. Soit il y a eu un enterrement, soit il y a un cancer. Mais après le rythme prend, pour le bonheur de tous. La voix de Jonsi est toujours aussi exceptionnelle. Chanté en live, incroyablement fantastique, ce morceau nous fait décoller inlassablement.
« Hoppipolla ». Hip hip houra. Le piano résonne dans un univers magique où la force se mesure à l’espoir. Un chant qui dévoile toute sa force, ses faiblesses, et fait avec. On ne peut se résoudre à regarder de façon triste le passé, apprenons et invoquons le pardon. Celui-ci sera dur, il faudra faire des concessions, mais la main est tendue et on ne peut la refuser. Le bris de glace nous avait menti, il n’est pas arrivé. L’alarme imaginaire n’était qu’un avertissement.
« Med Blodnasir ». La voix commence, la basse suit, gentiment, et tout se rajoute alors que l’on a déjà en quête l’ataraxie. Le vent nous avait gifflé savamment l’esprit, les cheveux étaient tirés, et pourtant on garde cette foi intense qui n’a jamais cessé d’exister. Il fallait seulement la réveiller, l’invoquer. Y croire aussi, pour relever la tête sans regarder de haut alors qu’on est là, bas.
« Inni Mer Syngur Vitleysingur ». Un de mes coups de coeur instantané, ce genre de chanson qui vous séduit dès son commencement. On ne sait pas ce qui va suivre, mais on l’adore déjà. Et plus ça va, plus on fait connaissance avec elle, plus on la connait, et plus on l’écoute encore et encore, et on ne peut se passer de sa compagnie. Oui oui bien sûr, je parle toujours de la chanson, qui continue son chemin, peut-être seule (bon d’accord, vous pouvez remplacer le mot « chanson » par ce que vous voulez, ça passera quand même). Le pont se hisse entre les deux extrémités de la presqu’île, si proches et pourtant si loin.
« E-Bow ». La guerre se prépare, le plan est déjà en marche. On peut encore faire marche arrière, mais il faut s’éloigner un peu, l’espace d’un instant privilégié avec soi-même. La lenteur nous paralyse alors que tout défile si vite. Tout est peut-être allé trop vite d’ailleurs. Attendons un peu, reprenons connaissance dans ce champs de bataille où tout a dégénéré.
« Saeglopur ». Une petite mélodie qui fait surface, un nouveau commencement débute. Les premières pousses se hissent vers l’oxygène pur. Il n’est pas besoin de comprendre les paroles, tant les images arrivent vite et l’émotion monte. L’échelle nous amène en haut, où les maux trouvent les bons mots, où les jeunes pousses d’hier n’étaient que poussières. L’intense sentiment cimente et monte encore. Il ensorcèle ce ciel profond sans plafond.
« Festival ». Un moment intemporel, remplit de vide, nous accapare. Le repos du guerrier tant mérité est arrivé, profitons de ce moment où les esprits se calment un peu. La faille nous emmène dans ces contrées inexplorées, et l’on se perd pour mieux retrouver le bon chemin. Plus tard nous comprendrons, mais faisons le vide avant, il est nécessaire et mérité. Philosophons, pensons, sans pour autant se perdre dans des considérations négatives. Mais finissons par nous réveiller après ce calme. Il est temps de se lever, de hisser le poing, et de clamer son sourire qui avait disparut pour une raison qu’il n’est pas bon de réveiller. Le coeur reprend son battement régulier, il s’emballe à nouveau, mais il fait corps avec l’esprit cette fois-ci. Laissons nous un peu de temps, il est bon de le faire rentrer dans ces moments.
« Hafsol ». Une chanson avec du bruit, qui commence comme un rock assez sombre, qui nous plonge dans une torpeur peu souhaitée apparaît. L’enveloppe nous porte, et nous élève au-delà du mur qui s’était alors bâti sans notre consentement. Le grave instrumental s’allège avec la voix de fausset de Jonsi, qui nous donne envie de fermer les yeux. En retrait, nos yeux sont toujours prêts pour voir, nos mains tendues prêtes à donner au moindre sursaut d’espoir, qui plane ici et là, non loin de l’ombre qui se fait discrète contre le mur. Attendons quelques instants que les plumes reprennent un peu de nouvelle encre.
« All Alright ». Encore une chanson joyeuse. On approche de la fin, donnez nous un peu de bonheur et de joie de vivre les gars ! Une atmosphère en suspend, qui semble anéantie par quelque chose d’inexpliqué, d’inavouable peut-être. La mélodie nous prend déjà ce qu’il nous reste, mais nous sommes prêt à lui donner, même sans recevoir.
« Popplagid ». L’enchantement brille, le printemps semble renaître de ses cendres laissées quelques mois plus tôt. Un doux frisson s’empare de notre corps en apesanteur, abandonné le temps d’une pensée déjà oubliée. L’écho du murmure transcende la gravité du corps qui lévite, celle que l’on évite mais dont on est si dépendant. Un penchant pour cette foi intériorisée nous rappelle qui l’on est après une perdition de courte durée qui a tout ravagé.
« Luppulagid ». Le calme revient, celui qui a tant peiné pour s’intégrer de nouveau dans un paysage immaculé. Calmons nous, prenons une bouffée d’oxygène, respirons, et regardons la sérénité en face. Laissons les dernières notes arriver, elles vous détendront probablement dès leurs premiers retentissements.
L’album en écoute intégrale sur Spotify :